Lône-©SYMADREM
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La transplantation d’espèces comme mesure compensatoire

La construction de la digue Tarascon-Arles aura nécessité deux ans. Ces travaux menés dans le lit majeur du fleuve Rhône, ont eu divers impacts sur le milieu naturel, qui n’ont pu être évités. Pour les compenser et respecter les obligations réglementaires, il a été nécessaire de déplacer des plants d’Aristoloches à feuilles rondes (Aristolochia rotunda), plante-hôte de la Diane (Zerynthia polyxena, espèce de papillon protégée) et de Nivéoles d’été (Leucojum aestivum), plante rare protégée en France. Pour réaliser cette manipulation, le SYMADREM et SNCF Réseau ont respectivement fait appel à AGIR Ecologique et au Conservatoire Botanique National Méditerranéen de Porquerolles (CBNMed). Rencontre avec les deux responsables de cette mission.

Au préalable de tous travaux d’envergure, des études d’impact sur le milieu naturel (entre autres) sont réalisées. Ces dernières ont mis en évidence que la construction de la digue impacterait notamment une plante protégée (la Nivéole d’été) et un insecte protégé (la Diane). Cette dernière fréquente exclusivement une plante, nommée Aristoloche à feuilles rondes, aussi impactée par l’aménagement.. Pour éviter leur destruction, il a été décidé de les préserver et de les transplanter dans la lône. Le SYMADREM et SNCF Réseau ont donc reçu une dérogation pour pouvoir les déplacer. AGIR écologique (au sein du groupement Valérian/La Compagnie des Forestiers) et le Conservatoire botanique national méditerranéen ont été missionnés pour mener à bien ces opérations. Une action qui, sur le papier, pouvait sembler ordinaire pour des spécialistes de la sauvegarde et de la conservation d’espèces menacées. Pourtant, tout n’a pas été simple.

Une récolte délicate

 « Notre rôle était de récolter les graines de l’Aristoloche à feuilles rondes, de les mettre en culture le temps que la lône soit terrassée et de planter de jeunes individus une fois les travaux terminés. L’objectif étant de préserver la plante-hôte pour que le papillon puisse coloniser les lieux », raconte Pascal Auda, Ecologue et gérant d’AGIR Ecologique. Cependant la récolte s’est révélée délicate « Pour pouvoir recueillir les graines de la plante, nous avons posé des sachets autour des fruits. Pour être sûr d’en avoir assez, nous avons réitéré l’opération deux fois, en avril/mai 2019 et 2020. Ensuite nous avons mis les graines à germer en pépinière mais cela n’a pas pris ». Un revers certainement dû à un manque de retour d’expérience. « En pépinière, nous n’avons pas les mêmes conditions de vie. Dans la nature, les graines sont bien souvent digérées par les oiseaux, transportés… Nous n’avons pas la même expertise que pour la flore horticole ». Un constat partagé par Lara Dixon, Chargée de mission en conservation ex situ du CBNMed « Nous n’avons pas de guide existant pour la culture des plantes patrimoniales, ce sont donc des expérimentations qui nous permettent d’accumuler des connaissances, des savoir-faire sur la flore sauvage. De notre côté aussi, nous avons rencontré des difficultés car la première récolte de bulbes de nivéoles n’a pas été optimale. Les bulbes étaient en pleine floraison, nous les avons stressés. Ils se sont donc épuisés. Nous avons eu de nombreuses pertes, seuls les bulbes âgés se sont maintenus ». Une seconde collecte a alors été organisée en 2018 alors qu’ils n’étaient qu’en feuille. Ainsi 405 spécimens ont pu être récoltés. Du côté d’AGIR écologique, une seconde tentative a été réalisée « Nous avons fait le choix de récolter les tubercules des Aristoloches à feuilles rondes, vouées à être détruite par l’aménagement. Ainsi, 200 tubercules ont été récupérés pour les cultiver en pépinière, et disposer de matériel végétal alternatif en cas d’absence de germination des graines » explique Pascal Auda.

Réintroduction des plants

Automne 2020, les plants ont été réintroduits dans la lône. « Nous sommes intervenus après le terrassement de la lône mais avant les aménagements écologiques. Les aristoloches ont été plantées sur les talus (assez proche de l’eau, mais pas les pieds dans l’eau). Huit stations de 20 plants ont été positionnées. Nous avons espacés  les plants sur plusieurs centaines de mètres pour avoir plus de chance que les papillons les trouvent. Ce sont au total 160 tubercules qui ont été réintroduits ». Lara Dixon, poursuit « 992 bulbes ont été transplantés in situ sur une dizaine de secteurs et le même nombre sera planté à l’automne prochain. Nous avons choisi les emplacements en fonction du substrat et de l’humidité. Nous sommes intervenus en même temps qu’AGIR écologique, c’était très intéressant de rencontrer d’autres acteurs avec des compétences différentes. Nous avons pu échanger sur les contraintes de nos espèces respectives. C’était très enrichissant ».

Zone de transplantation des aristoloches à feuilles rondes et des nivéoles d’été au sein de la lône- ©SYMADREM

Le 23 mars dernier, une expertise de la reprise des différents plants de nivéoles a été menée par le CBNMed.

« A cette période, les nivéoles devraient être en fleurs, ici on peut voir qu’il n’y a que les feuilles, mais rien d’inquiétant car cela fait seulement six mois que nous les avons replantés. Ça n’est pas un comportement anormal. De plus, on constate que quasiment tous les bulbes se sont exprimés. Sur certaines zones, il en manque un ou deux mais cela ne veut pas dire que l’année prochaine ils ne pousseront pas. On remarque aussi que certains se sont déjà multipliés. C’est plutôt positif, d’autant plus qu’avec la crue annuelle de janvier, les bulbes ont passé trois semaines sous l’eau. Ce premier constat nous permet de mieux orienter le choix des zones où nous réintroduirons les plants qui restent » indique Lara Dixon.

Le suivi de cette opération est essentiel, d’une part pour rendre des comptes à l’Etat sur les mesures de compensation réalisées réglementairement mais aussi pour avoir un retour d’expérience. Est-ce que cela a fonctionné, à quel taux, est-ce que la population se maintient sur la lône dans le temps… « Nous saurons si ça fonctionne, si les plantes font des fruits, des graines et si les papillons colonisent. Cela peut prendre du temps, jusqu’à 18 mois. Mais si la Diane vient, nous aurons réussi à maintenir et à recréer un habitat » conclut Pascal Auda.

Le SYMADREM n’en est pas à son coup d’essai

Déjà, lors de la construction de la digue Beaucaire-Fourques, un premier transfert de près de 4 500 m² d’Aristoloches à feuilles rondes avait été réalisé. Une opération récompensée par le prix national du génie écologique en 2018. Lors du suivi naturaliste, des individus volants et des pontes de Diane ont été observés, attestant de la reproduction de l’espèce sur les individus transplantés.